
Contrairement à l’idée reçue, l’art-thérapie pour un trauma n’est pas une recherche de beauté ou de symboles. C’est un acte neurobiologique. Cet article explique comment des gestes simples comme gribouiller, modeler ou colorier permettent de compléter des cycles de stress bloqués dans le corps, offrant une libération que la parole seule ne peut atteindre. La clé n’est pas d’analyser l’œuvre, mais de ressentir ce que l’acte de créer a réparé en vous.
Il y a des silences plus lourds que des cris. Des moments où la parole, pourtant si centrale dans nos thérapies, se heurte à un mur invisible. Face à un vécu traumatique, les mots peuvent se dérober, devenir insuffisants, voire impossibles à formuler. On vous encourage à « en parler », mais l’expérience reste figée, indicible, piégée dans le corps. Cette impasse est une souffrance profonde pour quiconque cherche une voie de sortie, se sentant bloqué et souvent coupable de ne pas « réussir » à verbaliser.
Les approches classiques suggèrent de trouver les bons mots, le bon thérapeute, le bon moment. Mais que faire quand le langage lui-même est la barrière ? Et si la véritable clé ne se trouvait pas dans l’analyse intellectuelle, mais dans nos mains ? Si la solution résidait dans un dialogue direct avec notre mémoire corporelle, là où le trauma s’est réellement inscrit ? C’est la promesse de l’art-thérapie : non pas comme un simple passe-temps créatif, mais comme un puissant outil neurobiologique de libération.
Cet article n’est pas un plaidoyer pour l’art, mais une exploration des mécanismes par lesquels le geste créatif – qu’il soit maladroit, brut ou spontané – parvient à faire ce que les mots ne peuvent pas : achever une réponse de stress interrompue et ouvrir une voie vers la reconstruction. Nous verrons comment des médiums comme le dessin, l’argile ou le simple coloriage deviennent des partenaires thérapeutiques pour dialoguer avec l’indicible.
Pour comprendre comment ces différentes approches peuvent vous aider concrètement, nous allons explorer ensemble plusieurs portes d’entrée. Ce guide structuré vous permettra de naviguer à travers les différentes facettes de l’expression créatrice comme outil de guérison.
Sommaire : Les voies de l’expression quand les mots manquent
- Pourquoi faire un dessin « moche » est souvent plus thérapeutique qu’une belle œuvre ?
- Coloriage de mandalas : simple distraction ou véritable outil de recentrage neuronal ?
- Modelage et frappe : pourquoi la terre est le meilleur médium pour sortir la rage ?
- Vision Board : comment découper des magazines peut révéler vos désirs inconscients ?
- L’erreur de vouloir analyser chaque coup de crayon au lieu de ressentir ce qu’il a libéré
- Comment transformer un « Je ne suis pas capable » en « Je ne sais pas encore faire » ?
- Je ne vois aucune image : comment profiter des voyages imaginaires sans visualisations ?
- Comment débuter la journalisation émotionnelle sans se laisser submerger par le négatif ?
Pourquoi faire un dessin « moche » est souvent plus thérapeutique qu’une belle œuvre ?
La peur de la page blanche est souvent amplifiée par une injonction paralysante : celle de devoir « bien faire ». Or, en art-thérapie, l’intention n’est jamais esthétique. Un dessin jugé « moche », rempli de gribouillis frénétiques, de traits rageurs ou de formes confuses, est souvent le signe d’une libération authentique. Il est la preuve que vous avez court-circuité le censeur interne, ce critique qui exige la perfection et vous maintient dans le contrôle. Cet acte n’est pas une tentative de représentation, mais une décharge motrice brute, une conversation directe avec votre système nerveux.
Le geste de tracer, de raturer, d’appuyer fort sur le crayon, est une action physique qui permet au corps d’exprimer une tension qu’il ne peut formuler. C’est une permission que l’on s’accorde : celle de ne pas être performant, de ne pas plaire, mais simplement d’être. En se libérant de l’objectif de beauté, on ouvre la porte à l’expression pure de l’émotion. Le résultat n’a pas à être compris ou exposé ; sa seule fonction est d’avoir servi de véhicule à une énergie bloquée. C’est un acte de rébellion profondément sain contre la tyrannie du jugement.
L’art-thérapie permet à la personne psychotraumatisée, grâce au processus de création, de s’exprimer sur son trauma sans avoir recours à la verbalisation orale.
– Alain Dikann, Expression créatrice et résilience, Happinez
En réalité, le dessin « raté » est souvent le plus réussi sur le plan thérapeutique. Il est la trace visible d’un moment où le besoin d’exprimer a été plus fort que la peur de mal faire. C’est un premier pas essentiel pour se réapproprier son espace intérieur, sans filtre et sans attente.
Coloriage de mandalas : simple distraction ou véritable outil de recentrage neuronal ?
Souvent réduit à une simple activité de détente pour adultes, le coloriage de mandalas est en réalité un exercice neurologique puissant. Bien plus qu’une distraction, il engage le cerveau dans une tâche qui favorise activement l’apaisement et la réorganisation interne. La structure même du mandala – un cercle contenant des motifs répétitifs et organisés – offre un cadre sécurisant qui aide à contenir une pensée anxieuse ou chaotique. En se concentrant sur le remplissage des formes, on active des zones du cerveau liées à la motricité fine et à la vision, tout en calmant l’amygdale, notre centre de la peur.
Le geste répétitif du coloriage, associé au choix des couleurs, agit comme une forme de méditation active. Il ancre dans le moment présent et induit un état de « flow » qui met à distance les ruminations. Cette activité n’exige aucune compétence artistique, ce qui la rend accessible à tous ceux qui se sentent bloqués par la peur de « créer ». Des recherches ont d’ailleurs montré que le coloriage de motifs complexes comme les mandalas est plus efficace pour calmer le système nerveux que d’autres formes de dessin. En effet, une étude a mis en évidence une réduction de l’anxiété de 34% avec les mandalas, contre 27% pour un simple quadrillage.

Comme le montre cette image, l’attention est entièrement focalisée sur le geste et la couleur, à l’intérieur d’une forme contenante. C’est un processus de recentrage neurologique : le chaos intérieur trouve un ordre extérieur dans lequel se déposer et s’apaiser. Le mandala n’est pas tant un dessin à finir qu’un espace-temps à habiter pour permettre au système nerveux de se réguler de lui-même.
Modelage et frappe : pourquoi la terre est le meilleur médium pour sortir la rage ?
Lorsque la colère, la rage ou une frustration intense sont bloquées, les mots sont souvent impuissants. Le corps, lui, a besoin d’agir. Le modelage de l’argile offre une voie d’expression kinesthésique et primale incomparable. La terre est une matière qui résiste, qui se transforme sous la pression, qui peut être frappée, tordue, écrasée. Elle permet de matérialiser et d’engager physiquement l’énergie de la colère dans un cadre sécurisé. Frapper un bloc d’argile n’est pas un acte de violence, c’est l’achèvement d’une réponse de combat/fuite qui est restée « gelée » dans le corps au moment du trauma.
Ce processus permet une libération émotionnelle directe, sans passer par le filtre de l’intellect. L’argile absorbe le choc, garde l’empreinte de la force, et peut ensuite être transformée. Après une phase de « destruction » (frapper, écraser), peut venir une phase de reconstruction : la même matière qui a reçu la rage peut être modelée en une forme nouvelle, apaisante ou symbolique. Ce cycle complet de destruction-reconstruction est une puissante métaphore de la résilience. C’est la preuve tangible que même après le chaos, quelque chose de nouveau peut émerger.
Le travail de l’argile permet d’externaliser des sensations physiques intenses et de leur donner une forme. Comme le confirme une étude menée à Lausanne auprès de patients en psychiatrie, une grande majorité des participants ont déclaré être parvenus à « dire par l’objet » ce qu’ils ne pouvaient évoquer verbalement. L’objet créé devient un témoin silencieux de l’émotion libérée, un pont entre le monde intérieur et le monde extérieur.
La terre n’est donc pas qu’un simple matériau, c’est un partenaire. Elle invite à un dialogue sans mots, un dialogue où la force, le poids et la texture permettent d’exprimer les strates les plus profondes de notre mémoire corporelle.
Vision Board : comment découper des magazines peut révéler vos désirs inconscients ?
Le Vision Board est souvent présenté comme un outil de manifestation positive. Mais son potentiel thérapeutique va bien au-delà. En art-thérapie, le processus de sélection d’images dans des magazines peut agir comme un révélateur de nos désirs, mais aussi de nos peurs les plus enfouies. L’acte de feuilleter sans but précis, en se laissant guider par une attraction ou une répulsion instinctive pour une image, une couleur ou un mot, est une forme de dialogue avec notre inconscient. On ne choisit pas les images avec notre tête, mais avec nos tripes.
Une approche particulièrement puissante consiste à créer non pas un, mais deux tableaux. Le premier, un « Shadow Board » (tableau de l’ombre), rassemble toutes les images qui évoquent la peur, la douleur, le blocage. C’est un acte courageux qui consiste à donner une forme extérieure à ce qui nous hante. Le second est le Vision Board classique, avec les images de nos aspirations, de nos besoins, de ce qui nous appelle. Placer les deux côte à côte crée une distanciation salutaire. On peut observer ses ombres sans être englouti par elles, et reconnaître ses désirs sans culpabilité.
Votre plan d’action : Créer un dialogue entre l’ombre et la lumière
- Rassemblez des magazines variés et préparez deux supports distincts (cartons, toiles).
- Créez d’abord un « Shadow Board » : collez intuitivement les images qui représentent vos peurs, blocages et douleurs. Ne censurez rien.
- Créez ensuite votre Vision Board classique avec les images qui incarnent vos désirs, vos forces et vos besoins fondamentaux.
- Entrez en dialogue écrit avec les deux tableaux : écrivez ce que vous ressentez face à l’image qui vous attire le plus, puis face à celle qui vous dérange le plus.
- Placez les deux tableaux côte à côte pour observer la dualité, la distance émotionnelle créée et les liens qui peuvent apparaître entre vos peurs et vos désirs.
Cette méthode permet de contourner les défenses mentales. Comme le souligne une analyse de la Clinique Laval sur l’art-thérapie et le trauma, cette pratique permet de dépasser l’accès limité à l’expérience émotionnelle par la voie verbale. L’image devient une troisième voie, un médiateur qui rend visible ce qui était jusqu’alors une sensation diffuse et interne.
L’erreur de vouloir analyser chaque coup de crayon au lieu de ressentir ce qu’il a libéré
Dans notre société qui valorise la compréhension intellectuelle, le réflexe est de chercher un sens à tout. « Que signifie ce dessin noir ? », « Pourquoi ai-je choisi cette couleur ? ». Vouloir analyser chaque création est l’erreur la plus commune et la plus contre-productive en art-thérapie du trauma. Tenter de décoder l’œuvre avec le mental, c’est retomber dans le piège même que l’on cherche à éviter : laisser la tête prendre le pas sur le corps. C’est une tentative de contrôle qui court-circuite le processus de guérison.
La clé n’est pas dans l’interprétation, mais dans la résonance corporelle. La vraie question n’est pas « Qu’est-ce que ça veut dire ? » mais « Qu’est-ce que j’ai ressenti en le faisant ? ». Et « Qu’est-ce que je ressens maintenant en le regardant ? ». Le travail s’est déjà produit pendant l’acte créatif : dans la pression du crayon, la sensation de l’argile froide, le mouvement du bras. L’œuvre n’est que la trace, l’empreinte de ce processus. L’analyser, c’est regarder la cendre en ignorant le feu qui a brûlé.

Comme l’ont montré les travaux de pionniers en neurosciences du trauma, l’expérience traumatique n’est pas stockée comme un souvenir narratif, mais comme une fragmentation de sensations. Comme le rappelle le psychiatre Bessel van der Kolk, « le corps n’oublie rien » ; il conserve une mémoire implicite qui se manifeste par un état d’alerte constant. L’art-thérapie agit précisément sur cette mémoire implicite. Le but n’est pas de construire une histoire logique, mais de permettre au corps d’exprimer et de libérer ces sensations fragmentées.
Comment transformer un « Je ne suis pas capable » en « Je ne sais pas encore faire » ?
La phrase « Je ne suis pas créatif » ou « Je ne sais pas dessiner » est l’un des plus grands obstacles à l’engagement dans l’art-thérapie. Cette croyance, souvent ancrée depuis l’enfance, paralyse et empêche même d’essayer. La clé est de déplacer la perspective d’une identité fixe (« Je ne suis pas ») à un état temporaire de compétence (« Je ne sais pas encore faire »). C’est la différence fondamentale entre un état d’esprit fixe et un état d’esprit de croissance. L’art-thérapie n’est pas une question de talent, mais de permission.
Pour déconstruire cette peur, il est utile de désacraliser l’acte créatif à travers des exercices ludiques et à « échec programmé ». L’objectif n’est pas de réussir, mais de faire, de jouer, et d’observer ce qui se passe sans jugement. En se donnant des contraintes absurdes, on court-circuite la pression de la performance. Le résultat est souvent drôle, inattendu, et prouve que le processus lui-même est plus intéressant que l’œuvre finale.
- Dessiner un éléphant en 10 secondes les yeux fermés et célébrer l’absurdité du résultat.
- Tracer un seul point le premier jour, deux points le lendemain, puis les relier le troisième jour.
- Faire un autoportrait avec la main non-dominante en 30 secondes.
- Créer une œuvre en utilisant uniquement des taches et des éclaboussures contrôlées.
Ces micro-expériences brisent le mythe du talent inné. Elles montrent que la création est un muscle qui se développe par la pratique et, surtout, par le droit à l’erreur. Cette approche a prouvé son efficacité : d’après les données de la plateforme Medoucine, 89% des utilisateurs ayant consulté en art-thérapie pour le stress et l’anxiété ont constaté une amélioration, ce qui démontre que le processus est bénéfique indépendamment des compétences initiales. Le but est de retrouver le plaisir simple du geste, comme un enfant qui gribouille sans se soucier du résultat.
Je ne vois aucune image : comment profiter des voyages imaginaires sans visualisations ?
Beaucoup de pratiques thérapeutiques, y compris certaines formes d’art-thérapie, s’appuient sur la visualisation : « imaginez un lieu sûr », « visualisez votre force »… Mais pour les personnes atteintes d’aphantasie (l’incapacité de créer des images mentales) ou simplement pour celles qui n’ont pas un accès facile à cette faculté, ces instructions peuvent être une source de frustration et d’échec. Faut-il pour autant renoncer ? Absolument pas. L’imagination n’est pas exclusivement visuelle.
Si vous ne « voyez » rien, l’invitation est de vous tourner vers vos autres sens. Le voyage imaginaire peut être kinesthésique, auditif, olfactif ou tactile. Au lieu d’essayer de voir un lieu sûr, demandez-vous : « Quelle sensation physique j’associe à la sécurité ? ». Est-ce la chaleur du soleil sur la peau ? La texture d’un tissu doux ? Le poids d’une couverture sur vous ? L’art-thérapie offre des outils parfaits pour explorer ces autres portes d’entrée. Le contact avec l’argile fraîche, le son du fusain qui crisse sur le papier, l’odeur de la peinture sont autant d’ancrages sensoriels puissants.
Vous pouvez vous concentrer sur la sensation du mouvement de votre main, sur le rythme de votre respiration pendant que vous tracez une ligne, ou sur le son que produit votre outil. L’œuvre créée n’a pas besoin de représenter quelque chose de visuel ; elle peut être la traduction d’une sensation, d’un rythme ou d’une texture. Comme le souligne l’École d’Art-thérapie Catherine Jenny, la pratique psychocorporelle de l’art-thérapie permet de reconstruire symboliquement le récit narratif du souvenir, un processus qui n’est pas obligatoirement visuel mais qui est indispensable à la guérison.
L’absence d’images mentales n’est pas un manque, mais une invitation à explorer votre richesse sensorielle différemment. C’est une opportunité de vous connecter à votre corps de manière encore plus directe, en faisant confiance à ce que vos mains, vos oreilles et votre peau vous disent.
À retenir
- Le but de l’art-thérapie pour le trauma n’est pas l’esthétique mais la décharge émotionnelle et l’achèvement d’une réponse motrice bloquée.
- Chaque médium (argile, couleur, collage) active une réponse neurobiologique différente pour apaiser, libérer ou organiser les sensations.
- Ressentir le processus physique de création est infiniment plus important que de tenter d’analyser ou d’interpréter l’œuvre finale.
Comment débuter la journalisation émotionnelle sans se laisser submerger par le négatif ?
L’idée de tenir un journal de ses émotions peut être intimidante, surtout quand on craint d’ouvrir une boîte de Pandore et d’être submergé par le négatif. Cette peur est légitime. C’est pourquoi, en art-thérapie, la journalisation n’est jamais un simple déversement sur une page. Elle est toujours encadrée par un principe fondamental : celui du contenant sécurisant. Il s’agit de créer, physiquement et symboliquement, un espace sûr où l’émotion peut être déposée sans déborder.
Une méthode efficace consiste à commencer chaque session en dessinant un contenant sur la page : une boîte, un vase, un cercle, une maison… Ce geste simple pose une limite visible. L’émotion brute, le « gribouillage » de la colère ou de la tristesse, est ensuite déposé à l’intérieur de cette forme. Cela permet de l’externaliser et de la regarder avec une certaine distance, sans qu’elle n’envahisse tout l’espace. On peut ensuite y associer quelques mots, puis, sur une autre page, dessiner une « ressource » : un symbole de force, un lieu apaisant, une couleur réconfortante. Terminer la session en dessinant quelque chose de neutre ou de positif agit comme un sas de sortie.
Cette approche structurée permet de ne pas rester piégé dans le négatif. Elle honore l’émotion difficile tout en activant consciemment les ressources. Ce processus a montré son efficacité, notamment auprès de populations vulnérables. Une étude de l’INSERM sur des enfants victimes de violences a montré une évolution claire : au début, 87% utilisaient des couleurs sombres et des traits hachurés ; après plusieurs séances, la moitié réintroduisaient des personnages et créaient de petites histoires, marquant le passage de la décharge brute à la symbolisation et à la narration.
Débuter la journalisation créative, ce n’est donc pas plonger en apnée dans ses émotions, mais apprendre à nager avec des bouées de sécurité. C’est un dialogue progressif et respectueux avec soi-même, où chaque page tournée est un pas de plus vers l’intégration et non la submersion.
Pour entamer ce chemin en toute sécurité, l’étape suivante consiste à trouver un cadre qui vous convient, que ce soit en expérimentant seul ces exercices ou en cherchant l’accompagnement d’un art-thérapeute certifié qui saura vous guider.